Projet d’innovation sociale sur l’employabilité des jeunes, le Ouaga Job Challenge, déployé en pleine crise sanitaire de Covid-19, rencontre un succès qui dépasse les espérances. Interview de Djoari Ouoba et Edwige Ouedraogo, deux des initiateurs d’un projet pilote qui a fait du Burkina Faso un véritable pôle africain d’attractivité professionnelle. 

Article publié sur Afrik.com


Quelque 300 candidatures venues du Burkina Faso, de sa diaspora mais aussi d’Afrique,de France, des Etats-Unis ou de la Chine, 25 entreprises partenaires, 55 candidats présélectionnés pour 20 candidats retenus. Ils sont juristes, commerciaux, financiers, comptables ou autre et aimeraient travailler au Burkina Faso.


Programme d’accompagnement personnalisé vers l’emploi, le Ouaga Job Challenge affiche un succès qui fait figure d’exemple. Développé par l’association Burkinaction en partenariat avec le Tiers Lieu Manha, le projet propose avec succès une réponse originale à la problématique de l’employabilité dans le pays.


A peine avait-il commencé que les entreprises partenaires recrutaient déjà les premiers profils, avant même la fin du processus de coaching mis en place par les équipes du Ouaga Job Challenge.


AFRIK.COM : De près de 300 candidatures à 20 candidats au final, comment avez-vous déroulé ce projet ?
Edwige Ouedraogo :
 Le Ouaga Job Challenge concrètement c’est un appel à candidature qui a été lancé mi février pendant 3 semaines et pour lesquels nous avons reçu des centaines de dossiers de partout. Donc de Ouaga, de Bobo Dioulasso mais également des gens de la diaspora, donc de l’étranger. 


Ces centaines de dossiers ont été analysés par une équipe de consultants qui sont experts en ressources humaines, formateurs certifiés, coachs personnels, qui travaillent depuis des années dans ce domaine et qui sont des passionnées. Ce challenge est un projet pilote qui est un challenge à la fois pour le Tiers Lieu Manha, pour Burkinaction et pour cette équipe qui nous accompagne.


En quelques semaines, les dossiers des candidats ont été décortiqués pour identifier les profils, les besoins du marché, et ce qui n’allait pas. Est-ce que c’était la forme du CV ? Est-ce que c’était la cohérence dans les études qui avaient été menées ou dans les stages ou les non stages qui n’avaient justement pas pu être effectués ? L’équipe a par la suite présélectionné 55 profils. 


Ces 55 personnes ont été prises en entretien sur deux sessions: en présentiel pour ceux qui étaient disponibles sur Ouagadougou et par des outils numériques – puisqu’on est quand même en 2020, c’est pratique – pour ceux qui sont à l’étranger. Au final nous avons retenu 20 candidats que nous accompagnons pour les placer en entreprises.


AFRIK.COM : Pourquoi un Ouaga Job Challenge ?
Djoari Ouoba :
 Nous nous sommes rendus compte que la plupart des membres de notre réseau partageait les mêmes problématiques. Notamment celles de l’employabilité qui est un vrai défi pour beaucoup d’entre nous. Mais pas pour les mêmes raisons. Ces raisons sont diverses et variées mais celles qui ont retenu notre attention parce qu’elles sont communes à tous, sont en fait deux raisons principales: la première c’est ce qu’on appelle le savoir-être. 


Qu’est-ce qu’on entend par là ? Beaucoup d’entre nous sont pétris de talent, sont expérimentés, qualifiés, compétents, mais n’arrivent pas à se valoriser lors d’un entretien ou sur un CV. Par conséquent, ce qui se passe lors d’un processus de recrutement est loin d’être un échec pour ces type de profil, c’est plutôt un non-événement.


AFRIK.COM : En quoi ont consisté les entretiens des candidats ?
Edwige Ouedraogo: 
Pour les 55 candidats ça a été des entretiens, mais pas des entretiens d’embauche. Ce n’était pas du tout le but. Le but c’était de pouvoir mettre des visages sur ces CVs, d’y mettre des histoires et des expériences justement et pouvoir mieux connaître les candidats. On n’était pas là pour leur faire passer des simulations d’entretien d’embauche. On était là pour apprendre à les connaître et leur apprendre à se valoriser, à pouvoir développer ce savoir-être.


AFRIK.COM : Quel type d’accompagnement les candidats retenus au Ouaga Job Challenge ont-ils reçu ?
Edwige Ouedraogo :
 A l’issue des entretiens, l’équipe s’est à nouveau réunie et à sélectionner 20 candidats finaux qui sont d’un peu partout. On a une quinzaine de candidats à Ouaga et 5 candidats de la diaspora qui sont aux États-Unis, en Asie, en Europe et en Afrique, au Cameroun. Et dans ce cadre-là, le Ouaga Job Challenge a pu accompagner ces 20 candidats à travers différents ateliers, dont la forme a évolué compte tenue des circonstances (Le Ouaga Job Challenge s’est déroulé en pleine crise du Covid-19 Ndlr). 


C’était des ateliers très ciblés, très personnalisés en fonction des besoins de chaque candidat. Et ces ateliers ont comporté plusieurs volets, à la fois sur les CVs, comment rédiger un CV, sur les entretiens, comment mener un entretien de manière générale et pour des opportunités spécifiques et également comment se valoriser à travers des tests de personnalité.


AFRIK.COM : Vous avez reçu des candidatures de France, du Canada, des Etats-Unis, de Chine et d’Afrique. Certains même qui n’étaient pas burkinabè. Comment expliquez-vous l’intérêt de la diaspora pour le projet ? Une surprise sur ce projet pilote ?
Djoari Ouoba:
 Nous avons été effectivement agréablement surpris quant au niveau d’implication de la diaspora. Nous avons reçu des profils des candidats des États-Unis, de France, du Cameroun mais aussi du Togo, du Bénin et de la Côte d’Ivoire.
Pour la diaspora c’est une opportunité. C’est très difficile pour ceux qui sont à l’étranger d’être au courant des opportunités de recrutement qu’il y a ici. Et même lorsqu’ils le sont, c’est d’autant plus ardu pour eux d’être recruté à distance. C’est pour cela que le Ouaga Job Challenge est né. C’est pour tenter de répondre à ces problématiques.


AFRIK.COM : Comment avez-vous géré le projet en pleine crise du Covid-19 ?
Djoari Ouoba: 
Nous avons dû repenser tout le projet compte-tenu de la situation sanitaire. Nous avons tout de suite pris ça très au sérieux. Nous n’avons pas voulu laisser le Covid stopper le programme. Car le besoin est vraiment existant. Il y a du travail mais l’offre et la demande ne se rencontrent pas. C’est tout l’enjeu du Ouaga Job Challenge. 


Donc nous avons pris nos dispositions. Nous avons organisé les ateliers en prenant en compte les mesures de distanciation, les mesures d’hygiène avec des masques et du gel hydro alcoolique, tout ce qui avait été recommandé par le gouvernement et toutes les organisations crédibles à ce sujet.


Là nous sommes en pleines sessions d’accompagnement. La démarche est très personnalisée. C’est aussi pour ça que nous n’avons pas voulu prendre énormément de personnes. Parce que nous voulions rester dans du qualitatif, d’autant qu’il s’agit d’un projet pilote. 


Pour nous, il est très important de proposer un cadre où les gens puissent s’ouvrir afin qu’on puisse mieux les découvrir pour mieux les accompagner. Nous avons la chance d’avoir une équipe très expérimentée et compétente, au-delà d’être passionnée.


AFRIK.COM : Au final, le Ouaga Job Challenge est comme un cabinet de recrutement ?
Djoari Ouoba: 
On nous a souvent posé la question. La réponse est : pas du tout ! Il y a beaucoup de cabinets de recrutement sur la place qui font très bien leur travail, qui sont très compétents. Je pense qu’on arrive en complément là où le travail du cabinet de recrutement a des limites. C’est là où nous arrivons à exister. 


C’est-à-dire faire un focus sur le candidat, essayer d’avoir une nouvelle approche beaucoup plus centrée sur les candidats, sur qui ils sont vraiment, sur la manière de mettre en avant leurs compétences et leur permettre aussi de se réaliser. En exemple, nous avons eu un candidat qui s’est rendu compte qu’il avait fait toutes ses études dans le juridique mais qu’en fait ses compétences et ses centres d’intérêts étaient ailleurs. C’est aussi une autre dimension sur laquelle nous travaillons.


AFRIK.COM : Quel bilan faites-vous à mi-parcours du projet ?
Edwige Ouedraogo:
 Honnêtement, quand nous avons lancé le projet, nous ne savions pas trop à quoi nous attendre en termes de profils de candidatures. On pensait avoir des candidats sans expérience qui cherchaient des stages, des premières expériences ou des gens qui auraient eu des difficultés dans leurs études ou des gens qui seraient vraiment mal à l’aise à parler en public, etc. 
Des gens qui auraient nécessité un très fort accompagnement à tout point de vue. En fait, nous avons été agréablement surpris par la qualité des candidatures reçues. Nous avons justement eu du mal à choisir les profils à accompagner à cause de ça. C’est pourtant un très bon constat.


Même si nous étions confiants, nous nous demandions, au départ, comment les candidats allaient réagir par rapport à notre méthode de fonctionnement, parce qu’elle est quelque peu disruptive et innovante. Nous n’avons pas fait dans l’entretien d’embauche, et même l’accompagnement n’est pas un accompagnement classique où on met les 20 personnes dans un atelier pour leur apprendre à rédiger un CV.


Par contre nous avons introduit des choses comme les tests de personnalité, ce qui est plutôt rare, les gens ne le font pas d’habitude et on a été très content de voir que les candidats, non seulement étaient réceptifs, mais qu’ils étaient même encore plus motivés que nous. C’est comme s’ils n’attendaient que ça !


AFRIK.COM : Quel est le secret du succès du Ouaga Challenge ?
Edwige Ouedraogo:
 J’évoquais la motivation des candidats, mais c’est aussi et surtout cette sorte d’alchimie entre les candidats, l’équipe et les partenaires qui fait la force du Ouaga Job Challenge. Comme le disait Djoari, nous sommes satisfaits du déroulement du projet et tout aussi satisfaits de l’équipe, des candidats mais également des partenaires au vu de la situation actuelle. 


Nous aurions cru que les sociétés de la place auraient gelé les embauches ou auraient été assez frileuses pour accompagner un programme comme celui-ci. C’est tout le contraire qui s’est passé ! Elles applaudissent la démarche et nous avons énormément de partenaires qui viennent vers nous parce qu’ils ont de vrais besoins en recrutement. Le Ouaga Job Challenge est même soutenu par des sociétés qui ne recrutent pas!


AFRIK.COM : Qu’est-ce qui vous a le plus marqué sur ce projet ?
Djoari Ouoba
: Sans contexte les profils des candidats. Ils étaient surprenants, nous avons été étonné de voir autant de compétences. Au final, ils n’étaient qu’à la recherche d’une opportunité. Nous avons a eu des profils qui ont été placés auprès des partenaires dès le premier entretien. Au final, les candidats nous remercient, C’est comme si c’était l’occasion qu’ils avaient toujours attendu.


Nous avons toujours cru en ce projet. Nous l’avons rêvé, nous l’avons pensé. Aussi parce que quelque part nous l’avons vécu étant nous mêmes des anciens membres de la diaspora (Djoari Ouoba était financier aux Etats-Unis et a fait le choix de retourner au Burkina Faso, quant à Edwige Ouedraogo elle est expert comptable en France et elle aussi a fait le choix de rentrer au pays, ndlr). On savait quand même qu’il y a un besoin, mais l’engouement aujourd’hui nous dépasse clairement. On reçoit des retours très surprenants.


AFRIK.COM : Que deviennent les candidats présélectionnés n’ayant pas été retenus au final? 
Djoari Ouoba:
 Nous avons à cœur d’aller au bout du projet avec ces 55 personnes. Pas de la même façon mais on réfléchit à comment on pourrait vraiment continuer à les accompagner ponctuellement, mais également sur la durée.


Edwige Ouedraogo: Pour rappel, nous avons présélectionné 55 profils, dont 20 qui font partie de l’échantillon final. Les 35 candidats qui n’ont pas pu être sélectionnés ne sont pas laissés pour compte. Au contraire, nous allons aussi les accompagner. Par contre, la seule difficulté que nous avons est la situation actuelle. 


Ce que nous avions prévu au départ nécessitait un accompagnement assez global qui n’est pas réalisable vu les circonstances. Donc nous sommes en train de réfléchir – on fonctionne vraiment en méthodes agiles pour le coup – à ce qui est réalisable. On a ce qui était prévu et puis il y a ce qui se présente, ce qui ne nous empêche pas d’avancer sauf que ça nous oblige à repenser nos méthodes.


Donc on espère pouvoir les accompagner et si possible les placer eux aussi en entreprise.
Et nous avons déjà des pistes pour certains candidats.


AFRIK.COM : Comment vous projetez-vous avec ce projet ?
Edwige Ouedraogo :
 Pour nous, le Ouaga Job Challenge 2020 est un pilote, c’est une première. Se confronter aux réalités du terrain fait toujours évoluer un projet. Mais pour nous, clairement, ce n’est pas un projet unique. Je pense que le Ouaga Job Challenge a de belles années devant lui. Si cette année nous avons pu accompagner 20 personnes, l’idée est de pouvoir en accompagner encore plus dans les années à venir.


Djoari Ouoba : Nous sommes à une échelle burkinabè parce que c’est notre environnement, on est Burkinabè, on connaît nos réalités, mais nous avons remarqué que les problématiques que nous avons pu analyser sont africaines et pas uniquement burkinabè. 


Donc il y a aussi une volonté de donner une dimension panafricaine au Ouaga Job Challenge, en tout cas ce serait une énorme fierté pour nous de pouvoir oeuvrer dans l’employabilité mais pas seulement au Burkina et pourquoi pas même une échelle mondiale. On n’a pas peur de rêver. Nous sommes surtout dans une logique de partage.


Aujourd’hui nous serions heureux si demain ce type de projet est porté par d’autres structures, dans d’autres pays. Parce qu’au final il y a beaucoup de personnes qui sont dans le besoin d’un emploi. Et plus on va trouver des solutions aux questions de l’employabilité, et plus ce sera utile à tous, aussi bien à une échelle burkinabè qu’à une échelle panafricaine ou mondiale.

Article écrit par Ifrikia Dib Ondo Kengue di Boutandou